Mardi 6 octobre 2009 2 06 /10 /Oct /2009 18:43

Marie BLAISE, formatrice FLE

 

Notre société est en train d'opérer un glissement subtil qui renvoie le travail social à ses origines : la charité sociale, d'autant plus généreuse qu'elle est peu onéreuse. Ces dérapages du lexique ont des répercussions négatives sur la perception, la compréhension et le traitement collectif des réalités : leurrer l'opinion publique, détourner la conscience populaire, endormir la réactivité solidaire. Et cela, sans guère de résistance !

 

Un des phénomènes récents le plus parlant est  le "plan social". Cette expression transmet une image culturelle de solutions planifiées pour résoudre des problèmes humains collectifs. Or, un plan social, c’est avant tout un licenciement collectif, des suppressions d'emplois, des réductions de personnels et la mise au chômage de salariés entraînant perte de salaire et de sécurité pour les familles. Ce détournement de sens est destiné à atténuer la cruelle réalité et l’indignation des victimes de la délocalisation ou de l‘injustice.


De même, la grève, désormais nommée "mouvement social", suggère une mobilisation du peuple pour une insurrection ou une révolution ; les connotations afférentes de violence et de conflits éveillent méfiance et crainte chez la plupart.

Depuis les années 90, un libéralisme de plus en plus décomplexé taxe les timides avancées sociales d'archaïsme préjudiciable à la progression vers la modernité. Toute entreprise sociale devient source de dépenses inconsidérées grevant le budget ‘public’ : la ‘sécurité sociale’, les cotisations ‘sociales’ du patronat, le travail ‘social’: personnels soignants, structures hospitalières, éducation populaire, formation initiale et formation pour adultes…

L’adage : marteler ‘le travail coûte trop cher", proposer des demi salaires, augmenter les aides aux employeurs, opposer la "valeur travail" à la "valeur du travail", convaincre que les chômeurs le sont par paresse et ambition (celle d'avoir un salaire décent), que les "brebis égarées" se sont exclues par leur incapacité à intégrer le système, à conserver ou trouver un travail… Et justifier les baisses de crédits publics accordés aux actions et aides sociales.

Sans gueux ni malheureux, la charité perdrait sa raison d'être ; mais comme elle n'a jamais remis en question le pouvoir ni l'ordre des choses en place, elle est incitée et valorisée par les Pouvoirs Publics.

 

Historique

Le concept de "travail social" a pris naissance avec le désir de la conscience collective de rassembler tous ses membres dans un système économique censé garantir la réussite "sociale" c'est-à-dire collective. Il s’est implanté dans l'euphorie des 30 Glorieuses. La 2nde moitié du XXème siècle a instauré le secteur du travail social pour intervenir là où les services et les intérêts publics ne semblent pas concernés et ainsi compenser les faiblesses des institutions et les dégâts collatéraux du système de société. Mouvement développé en parallèle avec les actions charitables et initiatives privées qui tentent d'apporter généreusement aide, soutien et réponses dans l'urgence aux laissés-pour-compte, les populations les plus désespérées et surtout abandonnées des politiques gouvernementales de notre société.

Le travail social s’est professionnalisé en un corps de métiers divers : les travailleurs sociaux. Assistants sociaux, éducateurs, enseignants-  formateurs pour adultes, adultes relais, tuteurs…

La fonction commune de ces métiers est de favoriser le développement des capacités des personnes en difficulté à gérer leur vie, travailler, apprendre, être autonomes, s'adapter aux nouvelles situations, intégrer la société.

 

Les actions charitables et les initiatives privées suscitent encore et toujours des prises de conscience collective.

Quant au travail social, il n’est pas pour autant devenu une priorité publique, loin s'en faut. 

Certes, un effort a été réalisé. La naissance du travail social a offert aux initiatives privées de meilleures modalités d'intervention. Nombreuses sont ces organisations, fondations, associations qui se dotent de véritables professionnels: des médecins, infirmières et chirurgiens pour les soins ; des ingénieurs, architectes et maçons, pour les reconstructions de catastrophes naturelles… Ces professionnels interviennent bénévolement si leur situation personnelle le permet ou sont justement rétribués pour leur engagement.

Passer de la charité au travail, c’est reconnaître officiellement qu’il y a des besoins spécifiques à traiter. Cela a des implications positives dans les contenus et les modalités :

-          la charité fait de son mieux, avec sa bonne volonté, ses bonnes intentions, et les moyens matériels et humains du bord.

-          le travail étudie, analyse et se forme, définit et construit des parcours, détermine les moyens matériels et humains nécessaires à la réalisation de ses objectifs, attend des personnels formés et rémunérés qu'ils fassent preuve de compétences et d'efficacité.

 

L'État continue de se délester d'une bonne part de ses devoirs envers les citoyens malades, handicapés, sans abri, sans ressources, analphabètes, illettrés, âgés. Il délègue ces actions aux ONG (organisations non gouvernementales), associations, fondations, qui se débrouillent pour collecter fonds privés et/ou subventions publiques.

 

L'importance de l’action des acteurs du social a le mérite de combler le vide gouvernemental. L'insuffisance chronique des services et biens publics dans le traitement de questions aussi vitales que logement, recherche médicale, assistance aux personnes en difficulté, formation des jeunes et adultes, nous concerne et nous implique tous en tant que membres de cette société.

 

L’insertion

L'enchevêtrement permanent entre ‘action bénévole’ et ‘prise en charge professionnelle’ entretient l'ambiguïté entre ‘travail’ et ‘dévouement’ du travail social jusque dans les statuts, précaires, des structures et des professionnels. Certes, nous savons que le travail social implique un engagement double : personnel et professionnel. En revanche, la reconnaissance statutaire des travailleurs est une garantie d'équilibre entre conditions de travail-rémunération-compétences acquises par la formation et l'expérience pour effectuer un travail pertinent et de qualité. Lorsque les travailleurs du social revendiquent le droit à la reconnaissance de leur métier, de la technicité de leur travail, de sa spécificité, ce n’est pas une revendication catégorielle. C’est aussi le droit des personnes démunies à bénéficier des mêmes exigences de qualité de services que n'importe quel autre citoyen.

 

En périodes d'austérité et de récession, il devient suspect de prétendre vivre décemment d'un travail en général et d'un travail à vocation sociale en particulier. Assistantes sociales, éducateurs (bac+3), enseignants-formateurs sont dans certaines régions recrutés au SMIC ou privés du droit d'exercer leur métier (parce que ‘trop chers’).

Ces salariés ont des diplômes et formations (requis généralement pour être employé). Ils ont fait le choix de se former pour consacrer leur vie professionnelle au droit de tous à développer les capacités d'apprendre, d'être dans le monde…

Comme ils prétendent être payés en échange d'un travail, ils sont sentis comme vils profiteurs des biens publics. Faire un travail rémunérateur, c’est bien peu charitable.

Au travail rémunérateur, on oppose "la solidarité citoyenne". Et pour opérer la transition du retour au bénévolat, on propose le concept intermédiaire du "volontariat indemnisé".

On invoque l'impérieuse nécessité de décloisonner, le besoin de pluridisciplinarité, on crie au monopole déguisé de ces professionnels qui se seraient improprement appropriés un domaine que soudain, on revendique comme collectif :

-          ‘Tout le monde a le droit et le devoir d'aider son prochain!’ 

-          ‘Point besoin d'être spécialiste pour aider’

Au contraire, plus je suis ‘volontaire’, plus je suis désintéressé. Ce qui est salutaire -pour les comptes de l’entreprise et le budget de l’Etat!-.

Pour ces travailleurs, c’est

-          une exclusion du monde du travail

-          le déni de leur choix de vie : celui de mettre leurs savoirs et compétences au service des membres les plus démunis, les plus fragiles de nos sociétés.

 

Ces considérations patronales, gouvernementales et politiques sont d’ailleurs assimilées par une partie du secteur social lui-même.

De toute façon, directement atteint par le désengagement public, l’employeur du secteur social a de bonnes raisons et de bonnes excuses pour rémunérer au minimum ses salariés ou leur préférer des bénévoles. Des associations viviers de bénévoles se sont créées (Association France Bénévolat).

Après tout, y a-t-il besoin d'être médecin pour soigner les pauvres?

 

Quelles perspectives?

Dans une optique capitaliste, les besoins des personnes sont assujettis à l'importance que leur accorde la société, puis aux considérations annexes -et surtout économiques- de ceux qui les accueillent, puis à des politiques d'actions. Autrement dit, les besoins des personnes concernées perdent leur priorité au profit d’autres intérêts.

Ce faisant, on admet que

-          les populations fragiles et démunies ne peuvent prétendre à un traitement à égalité avec leurs concitoyens

-          l'argent public n’est pas destiné à ces populations

-          c’est OK de sacrifier une partie de la population qui perd de ce fait le statut de citoyen

-          notre société renonce à 2 de ses 3 valeurs : ‘égalité’ et ‘fraternité" pour n’en conserver qu’une, la "liberté" mais pour qui et de quoi?

Lutter contre les inégalités "des chances" (comme ils disent) avec des moyens professionnels, c'est s'assurer de la réussite de l'entreprise. Cet objectif affaiblit le contrôle des masses par l'ignorance et la soumission par impuissance.

 

 

Accepter l'idée qu'il n'est pas besoin d'être payé ni d'être formé pour enseigner le français à des étrangers et à des pauvres, qu'il n'est pas besoin d'être enseignant (d'avoir acquis des connaissances puis des savoir faire pédagogiques), pour apprendre à parler, lire et compter à des enfants), c’est dédouaner l'État de son devoir de services publics.

 

° Se substituer à des métiers reconnus par des formations, des diplômes et des emplois, sous prétexte de pallier les insuffisances publiques envers les plus démunis, c'est favoriser la mise à mort du concept de services au public sans distinction de classe, de genre ni de race, et plonger des professionnels dans la précarité et le chômage sans espoir de réinsertion.

 

C’est une lutte hautement militante et bien plus subversive que la militance bénévole.

 

 

Effectuer un travail rémunéré, c’est affirmer ma participation effective à la vie économique et sociale de la société. Mon travail est rémunéré parce qu'il est estimé rentable pour la communauté : on maintient les gens en bonne santé parce que la société a besoin de travailleurs, d'actifs efficients ; on investit dans l'éducation, la rééducation et la formation professionnelle des gens pour qu'ils puissent être utiles à la société à laquelle ils appartiennent.

 

La formation continue, la mise et remise à niveau des compétences se sont imposées comme nécessaires tout au long de la vie. L'actualisation des savoirs et savoir faire a été jugée indispensable à la progression de l'ensemble de la société.

 

Le marché du travail est en train de placer des bénévoles en concurrence des travailleurs. Et des bénévoles sont en train de se placer eux-mêmes en concurrence déloyale...

 

Un bénévole qui remplace le professionnel, c'est le travail "gratuit" qui remplace le "travail rémunéré". Il n'y a pas d'autres interprétations possibles. Et si le travail peut être accompli sans débourser, personne ne choisira d'investir "pour le plaisir".

 

Il y a des actions pour lesquelles les générosités bénévoles sont utiles et bienvenues, notamment celle de soutenir les professionnels militants pour que leur travail soit reconnu, quels que soient leurs publics.

 

Voilà pourquoi la vigilance syndicale est plus que jamais nécessaire.

Par SNPEFP Formation privée - Publié dans : Actualité
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